Collection: Memento Mori

Souvenez vous que vous allez mourir.

Rappeler à quelqu'un qu'il va mourir aujourd'hui, dans notre modernité apeurée et hygiéniste, c'est une provocation. Certains diraient même une agression sociale... Pendant la majeure partie de l'histoire occidentale pourtant c'était l'inverse. On considérait que ne pas le rappeler relevait de la négligence morale. Cette collection prend ce vieux principe au sérieux, à rebours d'une époque qui a fait de l'évitement de la mort une discipline presque quotidienne.

Memento mori, littéralement "souviens-toi que tu vas mourir", va au delà de la formule morbide. C'est une discipline mentale qu'on pratique, qu'on s'impose, exactement comme on s'impose un exercice physique, pour sa santé. Les œuvres réunies ici appartiennent à cette tradition. Certains y voient une esthétique de la déprime, une romantisation de la figure moderne du "doomer". Tant pis pour eux.

Moins on aime la vie, plus on craint la mort : le vrai bonheur est toujours prêt à se faire tuer.

Bon si vous connaissez Memento Mori, vous savez que je ne peux raisonnablement pas passer à côté de Marc Aurèle. Oui c'est un peu facile je sais mais je me sens obligé ! Dans son célebrissime Pensées pour moi-même, cet empereur romain du IIème sicèle écrit une phrase qui résume à elle seule toute la discipline stoïcienne du memento mori : « Tu pourrais quitter la vie à l'instant même. Que cela détermine ce que tu fais, dis et penses. »

Oui cela ressemble à ce grand poncif du "il faut vivre l'instant présent" et ... c'est le cas. Mais si cette phrase semble si niaise, elle n'en est pas moins très vraie. Et très difficile à appliquer sérieusement.

Pour les stoïciens, qui font remonter cette pratique jusqu'à Socrate, méditer sur sa propre mort est une manière de retrouver une échelle correcte des priorités, de cesser de gaspiller du temps sur des contrariétés qui ne pèseront plus rien le jour où tout s'arrêtera.

Le paradoxe vaut la peine d'être souligné : l'homme le plus puissant de son époque, à la tête du plus grand empire connu, choisissait de se rappeler chaque jour, par discipline volontaire, qu'il pouvait perdre tout cela en un instant. Le pouvoir absolu n'a jamais immunisé contre la nécessité de se souvenir qu'on reste mortel. Il l'a peut-être même rendue plus urgente. Avoir conscience de sa propre finitude. Une phrase pompeuse de philosophe. Et alors ?

Vers 1415, dans le contexte encore brûlant des ravages causés par la peste noire une soixantaine d'années plus tôt, un moine dominicain resté anonyme rédige un texte qui va devenir l'un des plus diffusés de la fin du Moyen Âge : l'Ars moriendi, l'art de bien mourir.

En fait l'épidémie avait décimé une partie du clergé donc l'Église s'est retrouvée incapable de garantir un accompagnement spirituel à chaque mourant. Donc à la place elle propose un petit guide DIY. Un manuel illustré faisant office de prêtre de secours qui explique comment affronter les cinq tentations propres aux derniers instants, dont le désespoir et l'impatience.

Le succès du texte est colossal (en même temps vous avez vu ce titre !). On estime à environ 50 000 le nombre d'exemplaires imprimés avant 1501, un chiffre considérable pour l'époque. Le texte est traduit dans la plupart des langues d'Europe occidentale.

Ce qui frappe, avec le recul, c'est l'aspect pratique, presque technique, de la démarche. J'ai parlé de guide DIY, vous avez peut être pensé à une de mes nombreuses blagues hilarantes, mais lisez le vous allez voir ! Dans ce texte, la mort est carrément traitée comme une compétence qu'on peut apprendre, comme n'importe quel autre savoir-faire. Une belle ligne pour votre CV. De rien.

En 1973, l'anthropologue Ernest Becker publie un essai, Le Déni de la mort, couronné par le prix Pulitzer, dans lequel il avance qu'une grande partie de l'activité humaine vise, sans le dire, à ignorer ou contourner l'inévitabilité de la mort. Il avance un concept que j'aime beaucoup, il dit que nous avons tous des projets d'immortalité qui nous sont propres.

Dans les années 1980, trois psychologues transforment cette intuition en cadre expérimental testable : la théorie de la gestion de la terreur. Leur postulat central est que la conscience humaine de la mort engendre une angoisse potentiellement paralysante. Pour s'en débarasser et continuer à vivre, l'esprit gère cette angoisse en s'accrochant à des systèmes de croyances culturelles et à l'estime de soi.

Des décennies d'expériences en laboratoire confirmeront, avec des protocoles rigoureux, que le simple fait de rappeler à des sujets leur propre mortalité modifie significativement leurs comportements, leurs jugements moraux et leur attachement à leur groupe d'appartenance.

La science du XXe siècle a donc fini par démontrer expérimentalement ce que les manuels médiévaux et les stoïciens pratiquaient déjà sans avoir besoin d'aucune preuve statistique. De là à dire que le Memento Mori est scientifique, il n'y a qu'un pas.

La théorie de la gestion de la terreur que j'ai mentionné juste avant, suggère que la conscience de la mort peut produire de l'anxiété défensive qui se traduit parfois en dogmatisme, en repli identitaire et en hostilité envers ce qui menace nos certitudes. La tradition stoïcienne, à l'inverse, soutient que cette même conscience, correctement pratiquée, libère l'esprit du superflu et lui rend une clarté qu'aucune autre discipline ne procure aussi efficacement.

Je n'ai pas de réponse définitive à apporter sur celle des deux qui dit le vrai de la nature humaine. Enfin plutôt je n'ai pas la prétention de détenir la vérité, mais j'ai mon avis. Peut-être que les deux coexistent en chacun de nous, selon le moment, selon la manière dont on choisit, ou non, de regarder la mort en face. C'est cette hésitation jamais résolue, que les tableaux de cette collection mettent en scène.